C'est un I.G.T. Emilia, conduit en Guyot simple, un Rosso dei Colli di Parma « mis en musique » à Ozzano Taro.
Le nom est la première chose qui attire l'attention. Retentissant. Grave. Altier. Il inspire presque la crainte dans l'envie d'arriver à cette gorgée capable de dévoiler chaque secret, te faisant t'embourber avec impatience dans l'inconsistance de tes pensées. NABUCCO. Un nom difficile à porter, ivre d'emphase, qui pourrait mal garder l'imminence d'un fiasco, juste là, au coin de la rue.
L'étiquette, je l'ai regardée chez moi, des jours et des jours après, tranquillement, l'examinant sous chaque angle. On serait tenté de dire « âme noire sur cœur blanc », dans l'éternel dilemme entre le Bien et le Mal, singulier duel entre les opposés qui s'attirent, mais ce serait comme sonder une frontière brumeuse dont la solution ne m'apparaîtrait qu'après quelques verres bien remplis et une bonne provision de cachets.
La rencontre-confrontation, ici, dans ce Nabucco, est entre deux noblesses, la Barbera et le Merlot. Ils se trouvent et s'aiment, d'abord un peu timides, puis sans frein inhibiteur. C'est la femelle qui courtise (et oui, la Barbera est femme et le débat m'intrigue ; hélas, disserter sur le sexe des vins, c'est comme disserter, ni plus ni moins, sur celui des anges). 70% de « Dame Barbera », 30% de « Messire Merlot ». On goûte l'équilibre entre les parties. Rencontre romantique ou bacchanale ? Le doute demeure, et qu'il en soit ainsi. Chacun y trouvera son propre désir.
Vendangé à la main avec sélection des grappes, le choix qui révèle l'ambition de tirer le meilleur de chaque grain. Fermentation lente, flegmatique. 40 jours de macération sur les peaux, pour faire le plein d'extraits. Bercé 12 mois en barriques de chêne d'Allier, département français entre la vallée marquée par la Loire et les reliefs plus arrondis du Massif Central, pour affiner les tanins, pour qu'ils puissent s'apprivoiser mutuellement et apporter ainsi une touche délicate au vin. Mise en bouteille sans filtration et affinage annuel, une fois enfermé dans son manteau de verre.
Faisons bien les choses, revenons en arrière. La machine à remonter le temps pour ce voyage sera notre mémoire.
REWIND.
Je suis au « Parma Taste of Future », Media Room « SQcuola di Blog » (écrit exactement ainsi, avec le « scu » bizarre), un événement œnogastronomique qui met en valeur (et dans les assiettes) les excellences d'un territoire, la tradition qui vit dans le présent.
Je me perds dans l'agréable frivolité de quelques blancs et d'un Champagne Rosé, qui transpire encore la glace et la Belle Époque. Je ne suis pas rassasié. Il manque, il manque encore un coup au cœur, un rouge d'autrefois, un vrai rouge. Et le voilà devant moi. Je l'avais déjà repéré en passant plusieurs fois à côté, attendant l'occasion propice. La couleur est sombre, intense, presque impénétrable. Il attend d'être porté, un instant seulement, à la lumière de la fenêtre, pour montrer sa teinte, la chromie qu'il arbore. Rouge rubis vif et soutenu. Reflet pourpre. Condescendance plombée. Et entre un regard et l'autre, on y décèle un scintillement violacé, réverbération de soie et de volupté.
Quelque chose de dense s'empare du palais, rencontre entre la douceur des paroles de celle qui est à mes côtés et l'air qui m'envahit de dehors. Chaude, elle s'insinue dans la conversation, entre les phrases dites et non dites et les pensées qui restent cachées en nous. Les flots rouges me mouillent les lèvres comme en les caressant, presque un baiser. Soupir. Je veux en parler avec le recul du temps. Pas maintenant, pas tout de suite.
Nous sommes dans un vieux palais du centre, paré de fête pour accueillir et offrir refuge à ceux qui savent ce qu'ils cherchent. En exposition, des cantine qui font partie, à l'exception des hôtes français, du... je le dis tout d'un souffle... « Consorzio per la tutela dei vini dei Colli di Parma ».
Et la fraîcheur se trouve dans le vin, dans les gestes, dans le fait de regarder autour de soi. Sur le moment, prévaut le goût léger et pétillant de quelques verres de Malvasia qui rafraîchit et soulage de la chaleur estivale en voilant non seulement l'esprit mais aussi le jugement. Dommage que le Nabucco soit à température ambiante (dans la plupart des cas ce serait bien, pas aujourd'hui) et ces murs pourtant anciens ne contribuent pas à en conserver le goût, incapables d'en atténuer le surchauffage excessif.
Je devrais suivre une ligne logique. « Règle Numéro Un » du Manuel du parfait dégustateur (ou à peu près) : ne pas se laisser influencer par des facteurs externes. Seul problème : quand les « facteurs externes » sont des personnes, ce n'est pas si facile... Au diable ! Je n'arrive pas à dissocier ces aspects... Ils détonnent avec le sens que porte en lui l'échange d'émotion d'un toast.
Culatello di Zibello, Coppa di Parma, Salame Felino, pas mal comme accompagnement. J'ai eu l'occasion, dans ces salles, de goûter toutes sortes de caprices du palais, mais je me suis déjà perdu... Je réfléchissais au saumon fumé goûté quelques instants auparavant, servi dans de petites barquettes de bois fin ; comme j'aurais aimé l'accompagner d'un beau Frappato, un de ceux que je connais (mais c'est une autre histoire).
Hummons voir...
Accrocheur ! Avec de larges sensations. Que dire, intense et puissant, sur des notes de fruits rouges, sombres, très sombres, mûrs peut-être encore davantage. Sous-bois, pulpe et confiture. Violettes et réglisse et épices, beaucoup d'épices. Clous de girofle et poivre noir, un murmure lointain de gingembre, et quelque chose d'un peu vague, comme un soupçon d'encens. Et cannelle et baies de genévrier et touches, pincements, qui rappellent le cacao amer se fondent et se confondent avec ceux du café et du tabac (fichtre, mais combien de choses j'y perçois là-dedans, n'aurais-je pas exagéré avec les effluves de l'alcool ? Que diable ! Le vin ne se déguste pas, il se boit).
Cadencée et lente, limpide lacrymation. Des jambes indociles qui s'épaississent comme les trames d'un damas. Jeune à la gorgée, vibrant, au palais c'est un vin tenace, à l'arôme persistant, d'une belle persistance. Grande personnalité, riche extraction. Tanins souples, encore tendres, presque des gouttes de satin. Structure enveloppante, équilibrée. Finale longue et élégante, traîne de douceur et de rondeur qui s'échappe quand on s'y attend le moins, avec le Merlot qui apaise en ravivant l'élan de la Barbera qui, finalement, épuisée par l'étreinte, se donne à nous.
Prix : moins de 20 euros ou parfois quelques-uns de plus. Température de service : 16-18° C.
Je veux le Nabucco frais, je dis frais et non froid. Rafraîchi. Pour bien rendre l'idée. Un toast au soleil le fera vite monter en régime, mais les premières gorgées seront une insouciante évasion. Avant de le boire, juste un quart d'heure au frigo.
Des réserves sur le jugement ? Il pourrait y en avoir. Je promets de le redéguster dès que possible, l'esprit libre de toute distraction.
RESET.
Quelques jours se sont écoulés. La mémoire me contraint à reculer dans le temps. À cette heure-là, à cet instant. Lucide maintenant ? Je ne saurais dire. Peu importe, du reste.
On fait des souvenirs avec ce vin, précieux et rares. Et on croise les regards, comme alors, même si seulement dans l'esprit. Et on revoit les visages de ceux qui ont libé avec toi... «O membranza sì cara». Et quand tu entends prononcer « Nabucco », tu penses désormais davantage au vin qu'à l'opéra de Verdi. En secret une bouteille, à porter au théâtre. Deux verres. Cin Cin. Et la Traviata. Je voudrais dire Bohème, mais un tel rapprochement semble audacieux.
NABUCCO. Ode à l'ego de Verdi ou de celui qui le représente ?
Le vin de Monte delle Vigne rend tout le caractère d'une armée aux portes de la ville, arrivée désormais, qui contraint à la reddition. Et que ce soit un siège ! Oui à être otages. Chaque goutte une note arrachée à la partition verdienne, musicalité au palais.
Accord ? Idéal avec les viandes rouges, les braisés et les rôtis, mais les expédients banals ne nous intéressent pas. Je voudrais quelque chose de plus raffiné, une distraction insolite, avec l'élégance d'un Teatro Regio. Hmm. Les champignons porcini, je les garde pour l'hiver. Parmigiano Reggiano ? Parfait ! Mais je l'écarte... Trop évident !
Je pense à une cuisine de cour, des temps anciens, sous les murs d'un château ou d'un manoir un peu décadent et délavé. Choc d'armes et d'armures, le frôlement gracieux d'un voile de courtisane et une belle chope bien remplie, en bois ou en pierre ollaire. Torches allumées, en arrière-fond une harpe ou quelque moine qui, joyeux (et éméché), rit et chante, et une tablée disposée en cercle pour se regarder, avec au milieu sur le plateau un sanglier d'Érymanthe ou de Calydon.
La Proposition Indécente. En fin de soirée, quand le vent souffle et inspire des envies de câlins, en plein air à contempler le ciel... seul ou en compagnie... Spaghetti rustiques sur crème de pecorino et poivre noir, et pain croustillant rehaussé d'herbes aromatiques fraîchement cueillies, à émietter sur les pâtes.
Dans la sauce j'ai ajouté un Rosmarino rendu docile par les souffles de mer, frange d'un arbuste touffu façonné par les humeurs et les caprices de la nuit, à la merci des vagues dont les vagues se nourrissent. Il surgissait du sable à quelques pas de l'eau, comme un hochet taciturne, dissolution d'un vert clair et histoire de la nuit qui poursuit le jour et ne peut le rencontrer que quelques instants. Histoires d'infatuation qui se produisent au minuscule point de suture entre le rivage et les étoiles.
Son parfum m'envahit de nostalgie pour une pleine lune sur le point de se terminer. Et ce qui reste est une pensée à l'âme fragile et courtoise qui, enivrante, réjouit mes sens. J'inhale et savoure le parfum plein de l'été et la substance du Nabucco.
Âme Noire Sans Pudeur... Dans l'élégance d'une dégustation qui devient Symphonie.





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