C'avait été une soirée comme tant d'autres. Des clients nouveaux et habitués se succédant jusqu'à l'heure de fermeture, rien de nouveau. Je repose dans cette vineria de Rome depuis maintenant un an ; c'est un bel endroit, les gens sont tranquilles, il y a de la bonne musique. Je repose et j'attends. J'attends que vienne le moment du long voyage, l'heure où mon destin s'accomplira. Je suis né pour cela : apporter joie et satisfaction à celui qui me boira. De préférence une femme ! Depuis ma naissance je la rêve. Une femme magnifique qui sache saisir au mieux mes particularités et qui se sente au paradis après m'avoir bu. Je voudrais qu'elle ne m'oublie jamais, emportant pour toujours avec elle le souvenir de la dernière gorgée, la mémoire de mon arrière-goût. C'est pour cette raison que je me trouve à présent à rappeler à ma mémoire mon histoire. Je l'ai enfin trouvée. Ou plutôt, c'est elle qui m'a trouvé. Parmi tant de vins, elle m'a choisi, moi.
C'avait été une soirée comme tant d'autres. Des clients nouveaux et habitués se succédant jusqu'à l'heure de fermeture, rien de nouveau. Je repose dans cette vineria de Rome depuis maintenant un an ; c'est un bel endroit, les gens sont tranquilles, il y a de la bonne musique. Je repose et j'attends. J'attends que vienne le moment du long voyage, l'heure où mon destin s'accomplira. Je suis né pour cela : apporter joie et satisfaction à celui qui me boira. De préférence une femme ! Depuis ma naissance je la rêve. Une femme magnifique qui sache saisir au mieux mes particularités et qui se sente au paradis après m'avoir bu. Je voudrais qu'elle ne m'oublie jamais, emportant pour toujours avec elle le souvenir de la dernière gorgée, la mémoire de mon arrière-goût. C'est pour cette raison que je me trouve à présent à rappeler à ma mémoire mon histoire. Je l'ai enfin trouvée. Ou plutôt, c'est elle qui m'a trouvé. Parmi tant de vins, elle m'a choisi, moi. Alessia, tel est son nom, est arrivée peu avant la fermeture, triste, splendide et amoureuse ; dans sa main elle serrait le poème d'une personne qui l'avait fait souffrir, mais qu'elle, confiante, considérait comme l'homme de sa vie. Elle voulait un vin rouge corsé, élégant, ancré dans le territoire et qui lui rappelle sa terre : l'Abruzzo. Et maintenant me voilà, dans le verre. Elle m'a déjà regardé, elle a saisi mes nuances, puis elle m'a humé, tandis qu'elle lisait les premiers vers du poème ; son visage s'est illuminé, je suis certain de lui avoir plu. J'attends à présent que vienne le moment tant attendu. Et, tandis qu'elle finit de lire le poème qui lui est dédié, je me remémore ma vie.
Je suis fils d'un grand cépage : le Montepulciano d'Abruzzo. Les vignes dont je suis issu ont bien vieilli, après quarante ans elles donnent encore des raisins délicieux, sains et propres à créer des vins d'une remarquable profondeur. Depuis les collines d'Ortona, mon village, on voit la mer à l'est et la montagne à l'ouest ; l'Adriatique et la Maiella, la montagne Mère des Abruzzais. Les personnes qui ont soigné et récolté les raisins dont je suis né sont des gens simples, mais vrais et authentiques, de ceux qui ne se rendent jamais et aiment leur terre. Je suis fils d'un grand millésime. Mon premier souvenir ce sont les voix de mes parents, la famille de vignerons qui m'a donné le jour. Les vendanges ont toujours été une fête pour eux. L'allégresse et la passion pour leur travail sont des traits propres à leur caractère. Je me souviens de leurs visages joyeux lors des soirées de fin septembre, quand le territoire d'Ortona est envahi par le parfum du moût et que l'air vif de la fin de l'été enivre les esprits. Mes parents sont des gens sincères et loyaux, qui regardent l'épanouissement personnel avant le gain. Malheureusement, d'après ce que j'ai appris, tout le monde n'est pas ainsi. Après ma naissance, advenue avec la vinification et accomplie avec le soutirage, on me mit à reposer dans les caves souterraines. Ma compagne d'aventure fut une barrique ; j'entendis dire qu'elle provenait d'un lot de chêne très précieux, mis aux enchères chaque année et obtenu d'un cru de forêt française. Quel spectacle ! Ce furent de longs mois, durant lesquels je pris conscience de quelle était ma mission. Ma mère est une belle femme, bonne, qui aime le vin, mais à la suite de diverses vicissitudes elle semble enveloppée d'un voile de tristesse. Durant ces mois je compris que ce que je voulais le plus et la raison pour laquelle on m'avait fait naître était d'apporter de la joie aux gens. Un bon vin nourrit les esprits. Je voulais le faire moi aussi et mon espoir était de trouver une femme comme ma mère et d'apporter la sérénité dans son âme. Après la léthargie, mon grand frère l'œnologue décida que mon premier affinage était arrivé à son terme ; il me fallait maintenant passer en bouteille. J'y demeurai encore plusieurs mois. Puis un jour, ils décidèrent que ma maturation était achevée : j'étais prêt à quitter la maison.
Je vins à Rome, la ville éternelle, il y a environ un an et depuis lors j'ai reposé couché dans la cave de la vineria. Un endroit enchanteur, avec la bonne température et une humidité adéquate, avec des parois en verre depuis lesquelles j'ai pu observer les clients de l'établissement. Des personnes différentes les unes des autres et pour cela fascinantes, chacune avec sa propre personnalité, sa propre histoire et ses propres origines ; toutes unies par la passion pour le bon vin. Certes, de temps en temps quelqu'un exagère, mais comment résister à ceux comme moi ? Plaisanterie à part, la vineria m'a donné la possibilité d'étudier les femmes et les hommes. Ce sont des êtres fantastiques, qui ne se rendent pas encore compte de leur potentiel. Mais, peut-être aussi grâce à la complicité du lieu qui crée un sentiment de communion, dans cette vineria je me suis rendu compte de combien est grand leur cœur. Seulement, beaucoup devraient s'en souvenir plus souvent. Comme semble le faire Alessia, ici, maintenant, devant moi. Après m'avoir goûté, les idées dans son esprit se sont clarifiées. Elle a pris son téléphone et a appelé son homme. Son expression s'est d'abord assombrie, puis elle a pleuré, mais enfin, après avoir parlé du poème qu'elle tenait dans les mains, le sourire lui est revenu. Une lumière particulière et très belle a illuminé son visage. Alors, tandis qu'elle écoutait l'autre parler, elle m'a goûté de nouveau, une, deux fois. Alessia a ri de bon cœur, le mauvais moment était passé, et je l'avais aidée : au téléphone elle était en train de chanter les louanges d'un sublime Montepulciano d'Abruzzo qu'elle était en train de savourer, lequel lui avait réchauffé le cœur et l'esprit et lui avait suggéré quoi faire. Oui, ma mission est accomplie. J'ai apporté joie et satisfaction à une femme splendide, qui, je le sais, ne m'oubliera pas si facilement.
Me voilà maintenant, devant elle. Elle me regarde, elle sourit, elle est prête pour la dernière gorgée. Dans peu de temps j'entreprendrai le long voyage. Il a été magnifique d'exister et vu la conclusion je ne peux que dire que cela en valait la peine. Le monde est merveilleux. Et le dernier enseignement que j'ai tiré de mon existence est que tout ce dont nous avons besoin c'est l'Amour.
Voilà, nous y sommes. Elle relit le poème, fait tourner le verre, me hume, avale la dernière gorgée, savoure mon arrière-goût. Elle rit maintenant, je l'entends, elle ne m'oubliera plus jamais. Je peux à présent prendre congé, en dédiant au monde le poème que ma dernière amie tient serré dans sa main. Au revoir Alessia.
Si j'étais vin
Si j'étais vin je me cacherais à tes yeux
Protégé par mes amis sur l'étagère
Frémissant dans l'attente que tu me touches
Avec l'intention de vivre une bacchanale
Si j'étais vin je libèrerais ma fragrance
M'oxygénant au contact de l'air
Envahissant de mon arôme la pièce
Te narrant mon histoire millénaire
Si j'étais vin je rendrais ton regard
Arborant une limpidité cristalline
Ainsi j'enchantai Guillaume le barde
Inspirant de ses œuvres la plus divine
Si j'étais vin je ne voudrais pas sa Juliette
Mais tous mes arômes pour ton odorat
Ils te chanteraient que tu es l'élue
De ce nectar si grand qui pour toi seul est fou
Si j'étais vin j'attendrais ta gorgée
Pour tournoyer doucement sur le palais
Si corsé que tu pourrais me mordre
En m'avalant tu te sentirais sur un cheval ailé
Si j'étais vin je serais aussi mon arrière-goût
Et de persistance je me trouverais fort bien doté
À rêver tu oublierais le tumulte
Qui hors de ce lieu est le reste du monde
Si j'étais vin j'attendrais ton jugement
Priant d'être parmi tes faveurs
Et si d'un amour c'était là le commencement
Je serais certain d'avoir allégé tes douleurs
Si j'étais vin je serais assurément moi
Et si tu étais toi tu serais mon aimée
Quand tu le voudras mon cœur sera tien
Cette œuvre enivrée t'est dédiée





Qu'en penses-tu ?
Connectez-vous pour commenter